Et regardez-moi un peu ça ! Vous avez vu ma tenue ! Ma chemise est en lambeaux, mon pantalon ouvert sur le genou, le sac que je porte en bandoulière prêt à rendre l’âme. A croire que je me suis battu avec la moitié des ivrognes de la ville… Fichue bière !

Promis juré craché, la prochaine fois que je vais à la taverne je commande un verre de lait. (Bah quoi les promesses ça n’engage que ceux qui veulent bien y croire, non ?) Bon ce n’est pas tout ça mais je ne vais pas passer ma journée le cul dans le sable à attendre d’avoir les idées claires. Faudrait peut-être que je me bouge un peu. Tant bien que mal j’arrive à me lever. Mes jambes tremblent sous moi, j’ai la tête qui tourne, mais j’arrive plus ou moins à me tenir debout.Je jette un œil à mon entourage. Devant moi la mer à perte de vue, dans mon dos. A l’Ouest une muraille de pierre infranchissable, abrupte et inhospitalière. Rien à tirer de bon de ce côté-là. A l’Est la langue de sable s’étire à perte de vue entre falaise et mer… Pas trop le choix, je dois suivre cette piste… Mes pieds s’enfoncent dans le sable à chaque pas, mes genoux refusent de se plier, j’ai de plus en plus de mal à traîner ma vieille carcasse.

Arrghhh ! Ma tête tourne… Je me sens partir en avant, je tends désespérément les bras pour amortir la chute et puis… plus rien… le trou noir… Le soleil est maintenant presque à son zénith.Je ne me sens vraiment pas bien. Je ne me sens vraiment pas de reprendre ma route. J’ai toujours aussi faim et soif !!! Je n’ai plus le choix il faut que je trouve très rapidement de quoi boire et manger… c’est soit ça soit la mort assurée. Et franchement comme mort, on pourrait mieux choisir. Bon à priori pas grand chose de comestible à portée de main, à part quelques algues brunâtres ou peut-être un ou deux crabes crus … Beurk ! Mais j’y pense !!!! Avec un peu de chance j’ai peut-être de quoi grignoter un petit quelque chose dans ma besace.

Je ne sais pas, je pourrais peut-être trouver un peu de viande séchée, une outre d’eau, quelques fruits secs ou bien un rôti de sanglier ou même un tonneau de bière bien fraîche !!! Ca y est, je commence à divaguer, la fin est proche. Bon alors comment ouvre-t-on ce sac ? Le lacet de cuir qui la ferme est complètement trempé et durci par le sel. Même avec les dents, pas moyen de desserrer le nœud qui le tient fermé… A si ! En secouant bien ça commence à bouger. Allez encore un petit effort on y est presque.Voilà ça vient. Je peux enfin essayer de glisser ma main à l’intérieur. Qu’est-ce que j’ai en ma possession ?

Mes doigts rencontrent un objet métallique fin et allongé… Je retire une vieille dague toute rouillée. Bon ça peut toujours servir mais bon ça ne se mange pas, voyons ce que j’ai d’autre : Une petite bourse de cuir qui semble contenir quelques piécettes. Pas comestible non plus. Un genre de cube en bois finement décoré. A première vue c’est fait d’un seul bloc, même si ça semble bien léger pour du bois massif, mais aucune ouverture visible donc rien à en tirer. Une petite fiole en terre cuite cachetée par un bouchon de cire. Peut-être enfin quelque chose à boire ! Je prends la dague en fer et enlève la cire. En dessous se trouve un bouchon de liège, je l’enlève délicatement et là… Pouah qu’est-ce que ça sent mauvais ! Je fais glisser un peu du contenu du flacon dans ma main. Il s’agit d’une pâte gluante grisâtre qui a un goût… vraiment… argggghhh !!!… infâme.

Je n’oserais pas donner à goûter cette mixture même à mon pire ennemi. Je referme le bouchon aussi vite que me le permettent mes doigts gourds. Mon sac est bien léger maintenant, donc plus beaucoup d’espoir de me mettre quelque chose sous la dent. Je retire quelques parchemins détrempés et voilà le sac est vide. Non, pas tout à fait… Au fond se trouve une espèce de bouillie pâteuse blanchâtre pas très appétissante. J’en porte un peu à mes lèvres. Beurk ! de la morue séchée… J’aurais de loin préféré un bon steak saignant. Mais je ne vais pas faire mon difficile, entre ça et rien le choix est vite fait. Les morceaux de poisson ont vraiment du mal à passer, le sel utilisé pour le conserver n’est pas pour arranger ma soif, mais tant bien que mal en prenant tout le temps nécessaire j’arrive à l’avaler. Mon estomac arrête enfin de crier famine, dégageant enfin un coin de ciel bleu dans la tempête des malheurs qui s’acharnent sur moi. Mon sac est cette fois-ci vraiment vide, plus rien à en tirer de bon. Je replace la dague et la fiole de terre.

Je m’attarde quelques instants sur la boîte en bois de cèdre. Elle doit certainement valoir un bon prix, toutes ses faces sont finement décorées de formes géométriques en corne, nacre et bois précieux. L’artisan qui l’a réalisé a vraisemblablement passé beaucoup de temps pour la réaliser. Mais a quoi peut-elle bien servir ? En regardant bien on voit une fente sur tout le pourtour de la boite, mais même en tirant fort pas moyen de désolidariser les deux parties. Un mécanisme assez sophistiqué doit la maintenir fermée car j’ai beau chercher, aucune trace de serrure, attache, emprise… Et puis soudain comme par magie mes doigts se mettent à courir sur les motifs, déplacent un élément de décors sur la gauche, un autre sur la droite … et ainsi de suite. A chaque mouvement un bruit de mécanique se fait entendre, et soudain la boite s’entrebâille… Apparaît alors un paquet d’étoupe. Bien au chaud à l’intérieur un objet, lisse, ovoïde, de couleur blanche… qui se révèle être… un œuf ! Que peut bien faire un œuf si bien protégé dans cette boite ? J’en reste perplexe…

Dans le doute je referme la boîte sur l’œuf, remettant la confection d’une omelette à plus tard (de toute façon je n’aime pas les œufs crus et je n’ai pas de quoi faire un feu). Le tout rejoint mes autres possessions au fond de ma besace. Comme je le craignais, ma bourse ne contient que quelques pièces d’or : 46 exos très précisément… Pas de quoi payer une tournée générale mais au moins ça me permettra de tenir quelques jours, à conditions d’arriver à rejoindre un endroit civilisé. Allez hop dans le sac avec le reste ! Les parchemins, sont vraiment en piteux état. Le texte a été plus que passablement délavé par l’eau de mer. Mais bon, vu que je n’ai rien de mieux à faire, je vais essayer de déchiffrer les mots qui sont encore lisibles. Le premier parchemin est le plus abîmé. C’est une missive demandant à un restaurateur, un certain Prometeus de se rendre de toute urgence dans un port pour rejoindre une goélette. Rien de plus à en tirer… La date, l’expéditeur et le lieu de rencontre sont définitivement effacés. Je déplie doucement le second parchemin. Il s’agit d’une lettre de recommandation d’un certain Mobrus ou Moblus (ou quelque chose d’approchant) originaire de Fingal et brasseur de son état. Il y fait l’éloge d’un de ses apprentis Prometeus qui n’a, selon lui, « pas inventé le beurre à couper le fil » mais est « très travailleur et plein de bonne volonté ».

Le dernier parchemin me met l’eau à la bouche. Il décrit en détails la recette des « croquants aux fruits secs » envoyée par sa «maman qui[l]’embrasse très fort » à son « petit Prometeus chéri». La missive se termine par un post-scriptum rappelant au destinataire de bien surveiller la cuisson et d’essayer pour une fois de ne pas tout transformer en charbon. Un second post-scriptum lui rappelle également qu’elle attend toujours la douzaine d’œufs promise. A priori ces parchemins m’appartiennent (à moins que je sois le messager ?). Je peux donc faire les hypothèses suivantes :- Prometeus doit être mon nom- J’élève des poules, je suis également apprenti brasseur et (mauvais) restaurateur- J’ai une maman un peu pot de colle sur les bords-- Je suis attendu quelques part avec impatience (et on va certainement m’attendre encore longtemps vu que je ne sais pas ou je dois me rendre) Ces derniers efforts ont raison de moi. Je suis vraiment trop fatigué pour aller plus loin, quelques algues sèches vont bien me faire un matelas de fortune.

Je suis allongé, heureux, une bière ambrée au fût dans une main, un cuisseau de sanglier dans l’autre, une naïade me fait de l’air avec une feuille de palmier, des vahinées se trémoussent en rythme. La belle vie !
Soudain quelque chose me chatouille la plante des pieds… Je me réveille en sursaut, complètement désorienté et me met à hurler… de rire !!! Une chèvre est en train de lécher le sel collé à mes doigts de pieds !
Cette petite coquine m’a fait atterrir en catastrophe dans la dure réalité, m’arrachant brusquement à mon doux rêve.
Effrayée par mes cris elle se met à détaller.
Ni une, ni deux je me lance à sa poursuite…

Par un heureux concours de circonstances et pas mal de persévérance, j’arrive à l’attraper et à l’immobiliser à terre. Je tiens enfin mon petit déjeuner : du bon lait de chèvre !Je ne suis pas très doué et la bête n’est pas vraiment coopérative, mais j’arrive tout de même à tirer de quoi me désaltérer.
A force de ruades la chèvre finit par se libérer me laissant à nouveau seul sur la plage. Cette visite opportune m’a redonné une lueur d’espoir. Au moins je ne suis pas seul dans cet endroit inhospitalier… Faute d’autre idée plus lumineuse, je me décide à suivre les traces laissées par l’animal.
Ca doit bien aboutir quelque part…Au pire je retrouverai au moins de quoi me nourrir. Malheureusement pour moi la piste bien visible dans le sable se perd très vite dans les broussailles qui bordent la plage. Tant pis, je continue dans cette direction, on verra bien où ça mène.

La chance est avec moi, au bout d’une dizaine de kilomètres, je vois au loin, perché sur un petit îlot une construction d’un blanc immaculé surmonté d’une coupole rouge vif.
En m’approchant la forme se précise peu à peu laissant deviner un phare…
La civilisation n’est plus très loin !
Puisant dans mes dernières réserves je me mets à courir en direction de cette construction providentielle.

Au détour d’un virage apparaît alors un charmant village adossé à une colline.
Je dis village je devrais plus parler d’un gros bourg : on peut distinguer un port avec un embarcadère accueillant une bonne dizaine de caravelles, frégates et autres navires marchands, sur les collines entourant le village se dressent de nombreuses éoliennes et on peut même observer des griffons prenant leur envol depuis un petit griffodrome.
J’arrive enfin dans les faubourgs de la cité portuaire, les constructions sont assez sommaires : quelques tentes rapiécées, des jardins bien entretenus mais peu fournis, quelques bêtes faméliques, le tout encadré par les haies d’épineux.

Ca ne respire pas franchement la santé ni la joie de vivre… Mais plus je m’approche du centre du village plus les constructions sont imposantes : cabanes de bois, maisons de torchis puis habitations de brique et enfin résidences en pierre de taille.
On ne peut pas vraiment dire que l’accueil dans ce bourg soit à proprement parler chaleureux. Les gens détournent leur regard sur mon passage, les mères de famille font rentrer leurs enfants, les passants changent de trottoir…
Pourtant je suis poli, je ne suis pas agressif, je ne fais pas la manche, je veux juste un peu d’aide ! Pourquoi tout le monde me fuit ? Bon d’accord, ma tenue laisse un peu à désirer, mon teint pâle n’est pas très avenant et je ne dois pas non plus sentir la rose, mais je ne vois là rien de vraiment important qui pourrait expliquer ce comportement.

Mon regard est attiré par l’enseigne d’une auberge représentant un gros bonhomme joufflu et bedonnant en train de vider une bonne choppe de bière, avec écrit juste en dessous : « Restaurant communautaire d’Aquonden ». Difficile d’y résister, je m’approche mais reste sur la défensive, prêt à faire demi-tour au premier signe menaçant…
Sur une ardoise à l’entrée on peut lire : « Restaurant municipal - Réservé aux titulaires de la carte d’aide sociale Aquondenaise ». Une femme d’une cinquantaine d’années, au visage souriant m’accueille sur le pas de la porte et m’invite à pénétrer dans l’établissement.
- « Viens donc un peu par ici mon ptit gars, j’ai bien l’impression que tu as grand besoin d’un bon repas et d’une petite place près du feu pour sécher tes frusques. »
- « Bonjour Madame, euh ça serait avec plaisir mais je suis pas sûr d’avoir le droit d’entrer chez vous, j’sais pas si je suis d’ici et j’ai pas de carte »
- « Ne t’inquiètes pas pour ça mon biquet, et ne me donne pas du Madame à tout va… tout le monde m’appelle Germaine »
Cette attitude si amène fait s’écrouler mes dernières défenses et je m’effondre en larmes dans ses bras.
- « Qu’est-ce qui t’arrives mon biquet, pourquoi ces larmes ? Allez racontes tout à maman Germaine »
- « Bah… (snif…) j’sais pas qui j’suis… (snif…) j’me suis réveillé tout seul sur une plage à au moins 3 heures de marche d’ici… (snif…) et pis j’me rappelle pu de rien.»
- « Certainement un coup de la bande de voyous qui écument la région actuellement. Ils t’ont donné un bon coup sur le crâne pour te piquer tes économies »
- « Bah non j’crois pas vu que j’ai encore quelques pièces sur moi »
- « Allez viens tu me raconteras tout autour d’un bon repas. Léon prépares-moi une grosse omelette et une bonne choppe de bière blanche pour notre ami »


Prometeus